Agritech CLEANTECHINDUSTRIE

Des salades cultivées hors sol aux robots désherbants, le canton de Vaud concentre une série de start-ups innovantes dans le domaine agricole. Cette scène, aujourd’hui structurée autour de PME dynamiques et de centres d’innovation, construit l’agriculture de demain. 

Pollution, réduction des surfaces cultivables, changement des habitudes alimentaires en raison notamment des migrations, ressources fossiles et aquatiques en réduction...l’agriculture est en mutation. Comment cultiver demain ? Dans le canton de Vaud, les savoirs-faire de la ‘tech’ s’exportent dans le monde agricole pour apporter des réponses nouvelles à ces défis. 

Pas de limites à la technologie

Des productions de légumes hors sol, sur tapis roulant, avec un apport automatisé d’intrants? C’est possible et cela offre des avantages écologiques, logistiques et de rendement, comme le démontre Combagroup, qui cultive ainsi des salades à Molondin, dans le Nord du canton de Vaud, sur le site d’un pôle dédié à l’innovation, l’Agropôle (voir encadré). La start-up née en 2011 vient de boucler un round de financement et s’apprête à exporter sa technologie sur trois sites de production, en France, en Suisse et en Grande-Bretagne. Pour Benoît de Combaud, fondateur de l’entreprise, cette solution est tout à fait transposable à d’autres productions. De quoi ouvrir la voie à une nouvelle industrie où les serres intelligentes remplaceraient des kilomètres de champs. Clé de cette nouvelle industrie: les données, qui permettent d’optimiser la production et de faire communiquer des outils entre eux. Mais cela suppose aussi «une rupture, qui change des habitudes ancrées depuis longtemps», reconnaît  Steve Tanner, issu d’une famille d’agriculteurs vaudois et diplômé de l’EPFL, à la tête d’ecorobotix, start-up hébergée à Y-parc d’Yverdon qui développe des robots de désherbage intelligents. 

La place de l’humain repensée

L’agritech ne supprime pas le rôle du paysan, mais lui offre des moyens accrus de contrôle et de planification, et des outils nouveaux pour y procéder. Ainsi peut-il décider exactement de la quantité de lumière ou d’eau nécessaire à la culture de ses salades chez Combagroup. Ou commander son robot de désherbage via une application smartphone, grâce à ecorobotix. L’outil, développé en discussion avec des agriculteurs permet de réduire la quantité de produits chimiques mais aussi les coûts de main-d’œuvre et les tâches ingrates. «La vie des paysans est une réalité dure. Nous apportons aussi de quoi redonner dynamisme et goût à l’innovation dans cette profession», défend Serge Gander le CEO de Combagroup. 

Une agriculture saine, verte et locale

«Pour le consommateur, produire local aujourd’hui est aussi important que d’avoir un label bio», assure Benoît de Combaud. L’enjeu est double: assurer des emplois, qui sont de plus en plus qualifiés étant donné les technologies en jeu. Mais aussi réduire l’empreinte carbone. L’écologie et la maîtrise des ressources est une préoccupation constante des acteurs de l’agritech vaudoise. Ainsi ecorobotix développe déjà une nouvelle version de son robot qui vise à supprimer totalement l’utilisation d’herbicides. L’exigence pour des produits sains et de qualité, devenue exponentielle de la part des consommateurs, est aussi un facteur d’amélioration. Malgré toutes ces contraintes, le rendement et la productivité ne sont pas abandonnés: l’agriculture de demain devra aussi pouvoir répondre à une demande accrue.

Des innovations constantes

«L’agriculture a toujours été innovante», rappelle Stéphane Carrichon, manager de serre chez Combagroup. Pour répondre aux besoins des consommateurs ou pour augmenter les rendements, des améliorations étaient en effet apportées. Les acteurs de l’agritech vaudoise combinent cette dynamique propre au milieu agricole dont ils sont souvent issus et la dynamique d’innovation permanente, propre aux grandes écoles dont ils sont issus, EPFL en tête. «Nous alternons bien sûr entre des phases d’exploration et d’optimisation. Mais nous sommes innovants par nature, pas pour plaire au marché», explique Benoît de Combaud, ingénieur diplômé de l’Imperial College, à Londres. 

Financements spécifiques

Cette disposition particulière suppose évidemment des risques particuliers. Pour se développer, la jeune scène vaudoise a besoin de financements et d’accompagnements différents de ceux des entreprises agricoles traditionnelles. «Durant notre phase de développement qui a duré cinq ans nous avons été financés par des business angels. Parmi nos actionnaires principaux nous avons trouvé des fonds spécialisés dans l’agriculture et des industriels», explique Serge Gander, CEO de Combagroup. «Avoir accès à des capitaux industriels est important pour financer le développement commercial». 

Vivier local

Enfin, autre besoin vital: un écosystème qui permet de tester rapidement des idées, échanger des contacts et des questionnements, créer une émulation. Celui-ci est particulièrement dynamique depuis la naissance de l’Agropôle de Molodin (voir encadré) et le dynamisme de certaines PME locales, dont Sylvain&Co à Essert-sous-Champvent (voir interview). Par ailleurs, les aides et le dynamisme du canton ne sont pas négligeables: Combagroup et ecorobotix ont  bénéficié de prêts de la Fondation pour l’Innovation technologique, et les événements organisés régulièrement dans ce domaine sont cruciaux. «Innovaud a financé une conférence mettant en relation investisseurs et start-ups, où nous avons rencontré nos investisseurs et une personne qui a rejoint notre advisory board. Pour une start-up dans l’agritech, domaine encore peu identifié, trouver des investisseurs est difficile», explique Steve Tanner. Enfin, dernière exigence: pouvoir dénicher des compétences: en cela la proximité de l’EPFL et de l’école d’ingénieurs d’Yverdon - HEIG-VD - reste un atout non négligeable.

L'Agropôle : rapprocher start-ups et entreprises agroalimentaires

Ce site de deux hectares, situé à Molondin dans le Nord vaudois, réunit des entreprises du secteur agritech. Il s’est développé dès 2009, sous l’impulsion de Stéphane Fankhauser, entrepreneur spécialisé dans l’agroalimentaire. Le but? «Être un accélérateur et optimiseur d’objectif pour, à terme, concevoir de nouveaux modes de production en Suisse, à haute valeur qualitative», explique son fondateur.

Neuf entreprises sont aujourd’hui locataires sur le site, soit une quarantaine de personnes. Si elles bénéficient d’un service administratif mutualisé (saisie, courrier, secrétariat, gestion des collaborateurs, etc), toutes sont autonomes et responsables de leur budget. Les entreprises présentes sont sélectionnées pour leur capacité entrepreneuriale et se situent «après le stade de recherche appliquée, dans une phase de pré-industrialisation», détaille Stéphane Fankhauser.

La force du lieu est de combiner PME –à 75%- et start-ups, qui, au contact d’entreprises établies, peuvent rapidement faire face aux contraintes du marché. Si l’Agropôle est aujourd’hui 100% indépendant, il devrait, à terme, être soutenu par le canton.

Pour innover, «il faut une mentalité d’entrepreneur» - Interview du CEO de Sylvain&Co 

Sylvain Agassis est issu d’une famille d’agriculteurs pour qui l’innovation est une seconde nature: son père et son grand-père ont été parmi les premiers à commercialiser des légumes prêts à consommer. Aujourd’hui à la tête du groupe Sylvain&Co, à Essert-sous-Champvent près d’Yverdon, l’agriculteur-entrepreneur développe régulièrement des nouvelles techniques y compris en collaborant avec des start-ups de la région.

Quelles sont vos innovations en cours ?

Sylvain Agassis: il y a les innovations produits, des nouvelles gammes par exemple des nouvelles recettes de sauce à salade que nous avons développées. Et les innovations technologiques, qui sont gérées par une autre entreprise du groupe, Sylvain&Co Vitality: ces dernières sont réalisées en partenariat avec des start-up, par exemple pour détecter la présence de bactéries dangereuses sur des végétaux, pouvoir trier les œufs avant leur éclosion ou pouvoir déterminer le taux vibratoire et donc la qualité d’un aliment.

Pourquoi un tel investissement dans la R&D alors qu’au départ, l’entreprise est spécialisée dans le maraîchage?

Il y a des raisons de productivité, bien sûr, mais la volonté d’améliorer la sécurité alimentaire et la qualité des produits. Et puis l’envie de toucher de nouveaux clients et développer les ventes, donc une démarche commerciale. Innover pour moi inclut à la fois la prise en compte des besoins du marché l’amélioration de la production, qui demande sensibilité et expérience. Ces deux démarches ne sont pas incompatibles, mais les mener de front est exigeant.

Comment gérer les risques de l’innovation?

Nous testons toujours d’abord à petite échelle, car cela n’a pas trop de conséquences. Ensuite, il faut accepter que les risques sont inhérents à toute entreprise, il y a des réussites et des échecs, il faut une mentalité d’entrepreneur la volonté d’essayer, ne pas toujours voir plus grand mais d’abord tenter d’améliorer la qualité. Grandir n’est qu’une conséquence du succès…qu’il faut ensuite savoir gérer.

Comment financer vos recherches?

Nous nous basons sur nos fonds propres pour la R&D. J’avoue ne pas avoir le temps de m’informer sur tous les soutiens qui existent. Mais honnêtement, une PME n’a pas toujours les ressources pour remplir des dossiers et solliciter des financements, parfois chercher des fonds est difficile, cela nécessite des partenaires, de longues démarches, et dans le secteur où nous nous situons, à la frontière entre l’agriculture classique et les biotechs ou medtechs, nous ne sommes pas toujours clairement identifiables.

 Rédigé par Camille Andres

Crédit photo : Zuzanna Adamczewska-Bolle